La Victime Digne, cette composante de la Rape Culture.

La Rape Culture s’exprime de différentes manières parmi nous. Insidieuse pour les néophytes (ou les aveugles qui ne veulent /peuvent la voir…), elle l’est beaucoup moins une fois que nous avons appris à décoder ses mécanismes et que nous observons, lisons, écoutons, regardons. Journaux, médias, pop culture, la culture du viol (ou rape culture) est omniprésente partout. Le viol est le sujet le plus tabou et celui paradoxalement dont on parle le plus.

Drago Malefoy n’approuve pas, lui non plus, la rape culture. Nous voilà rassurée.

Ce qui nous intéresse aujourd’hui dans cette rape culture, c’est son dernier mécanisme.

On sait que le victim-slut shaming (ou « la culpabilité des victimes »), qui consiste à faire d’une victime d’une agression sexuelle une coupable (par sa tenue, son comportement) est une composante de la rape culture. On nous explique, dans cette rape culture, que le viol est quelque chose de dramatique et violent qui touchera les personnes de sexe féminin comme une évidente banalité et qu’il faudra éviter par son comportement, son attitude sous peine d’être coupable et responsable MAIS dont les privilégiés pourront rire allègrement, minimiser l’impact, la violence voir les conséquences.

La rape culture entretien d’ailleurs l’idée que les personnes de sexe masculin sont des prédateurs nés et qu’ils peuvent jouir librement (voir sans consentement…) des désirs d’autrui et surtout des personnes de sexes féminin…qui l’auront, très certainement, de toutes manières cherché. Après tout, ce ne serait qu’un « troussage de domestique » dans le pire des cas et le viol peut ainsi rester une bonne grivoiserie entre privilégiés.

Cependant lorsque la rape culture atteste ou non de votre hypothétique agression et estime que vous êtes définitivement victime, elle énonce alors une sorte de conduite à tenir: désormais, il vous faudra être et vous comporter comme une victime. Mais attention, pas n’importe laquelle : une Victime Digne. Quel est ce concept ? Explication.

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(Dans l’ignorance d’un terme anglo saxon pour ce concept, les anglo saxons ayant des termes pour tout, nommons les choses. Avec l’aide d’Arya).

Supposons que vous ayez été victime de viol. Comment agir ?

Tout d’abord, il vous faut verser des larmes, être malheureuse, être triste, renfermée sur soi-même, quitte à en faire une dépression. Prendre des médicaments, voir un psychologue, peut être avoir quelques soucis d’alimentation, dans vos interactions sociales.

Surtout, évitez, ayez peur du contact d’autrui, en particulier du sexe masculin. Pendant quelques temps, n’osez plus sortir, encore moins tard le soir et dans des endroits inconnus. Évidement la sexualité vous est désormais interdite. Vous n’avez nul droit de jouir, de rechercher un contact sexuel. Et encore moins masculin. On comprendra plus aisément que vous fassiez une tentative de suicide ou entriez en dépression. On trouvera ce geste peut être un peu démesuré mais on vous le pardonnera plus facilement que vos rapports sexuels et de la pleine jouissance qui peut en découler. Du moins, il semble qu’il faille respecter un délai de prescription (que personne ne peut déterminer) à partir duquel vous pourriez éventuellement avoir des rapports sexuels et une sexualité à nouveau.

Enfin, n’en parlez pas, ne vous exprimez pas là dessus et encore moins sur des réseaux sociaux, auprès d’inconnuEs. Ne le faites pas comme si tout allait bien, voire mieux. Souriez, mais pas trop. Ne l’écrivez pas, ne le dite pas de manière légère. Ne l’écrivez pas dans un livre, un blog, un tweet ou un statut facebook. Ne le placez pas entre le fromage et le dessert en quelque sorte. N’en faites pas de l’humour également. D’autant plus si vous avez une sexualité, voire plusieurs formes de sexualité avec plusieurs partenaires ou vous-même. Que vous vous sentez bien dans votre corps, que vous aimez ce dernier. Que vous en jouissez. Que vous êtes heureuse. Combative. Forte. Révoltée. Sereine. Tout ceci paraîtra très suspect et vous fera définitivement sortir du champ de la Victime Digne.

(D’ailleurs si la Victime Digne pouvait même s’excuser d’avoir été victime on en serait ravis. Castiel excuse toi pour les violences qu’on t’a fait subir voyons.)

Dire que cette violence est injuste, dès lors que vous pourriez vous révoltez contre elle est sans nul doute la dernière forme de transgression. La rape culture s’accordera à dire que le viol est un crime, que vous en avez peut-être été victime, mais que c’est une fatalité que vous deviez éviter. Car la Victime Digne a cet énorme défaut qu’elle est la seule victime d’abord présupposée coupable, qui a eu en plus la mauvaise idée d’en ressortir vivante.

Ne pas agir en Victime Digne semble être un tabou encore plus transgressif que celui du viol dans notre culture. Il interdit et somme les victimes à ne pas parler. Ou pas trop fort. Et surtout pas publiquement. Il met en doute leur parole dès que le viol est évoqué, dès que la victime semble montrer des signes de renouveau, de bien être, d’une certaine sérénité face à la violence qu’elle peut avoir connu et qu’elle ose surmonter.

Pire, le viol peut être carrément nié : « ce n’est pas vrai », « tu mens », « on ne peut pas parler de ça comme tu le fais » « on ne peut pas en parler facilement », surtout si la victime surmonte son agression et qu’elle rebondit. La Victime Digne n’ira jamais mieux. Ou du moins, elle aura la décence de ne pas rappeler son existence aux yeux de tousTES. Quelle emmerdeuse tout de même.

Même Moriarty pense que les victimes peuvent avoir une vie épanoui après un viol. Chic type !

Le concept de Victime Digne m’interpelle particulièrement parce qu’il interdit aux victimes de se faire entendre, mais surtout pour celles qui oseraient l’exprimer sans honte. Dès lors, dire publiquement, sur internet, dans la rue, dans une soirée,« j’ai été violée » est un acte qui vous écarte de la voie de la Victime Digne. C’est un acte de rébellion, une limite franchie. C’est un poing levé un peu trop fort, une parole de trop qui nie votre violence : l’expression de celle-ci est alors parallèlement la négation de celle ci parce que vous l’avez exprimez. Et de manière non digne. Surtout si vous l’exprimez trop fort. Taisez vous à la fin, on ne veux pas que vous nous rappeliez que le patriarcat sévit toujours.

Alors exprimons le, et exprimons nous. La longue litanie incessante des traumatismes qui peut suivre une agression sexuelle ne changera rien à l’agression que la victime a pu subir.

« J’ai été violée, j’ai une sexualité et j’aime mon corps. J’ai été violée et j’en parle. J’ai été violée et je me révolte pour les autres, pour moi. J’ai été violée mais je refuse d’être une victime. » Dites le, exprimez le si vous le souhaitez et ne soyez pas une Victime Digne. C’est ce que la rape culture voudrait, ainsi que la patriarcat et la société : que surtout vous ne rappeliez pas votre existence mais qu’en plus vous ne rebondissiez pas sur la violence qu’on vous a fait subir.

Ce « j’ai été violée » est comme un signe de défi à votre agresseur. Défions le. Défions le sexisme, la rape culture, le slut shaming et le patriarcat. Défions le en exprimant notre sérénité, notre bonheur, notre vie pleine de ressource et notre avenir Parce que oui, j’ai été violée et je vais bien, merci ! ;)

Pour aller plus loin.

-King Kong Theory – Virginie Despentes – « Pour la première fois, quelqu’un valorisait la faculté de s’en remettre, plutôt que de s’étendre complaisement sur le florilège de traumas […] Oui, on avait vécu au lieu de mourir » page, 42-43.

-Culture du viol et Lara Croft

-Rape and Sexual Assault

-Mythe sur le viol

-Je veux comprends : la culture du viol

-Geek wiki feminism

10 réflexions au sujet de « La Victime Digne, cette composante de la Rape Culture. »

  1. Je recommande aussi la lecture de l’ouvrage de Florence Féroé : « De l’inconvénient d’avoir été violée »
    Son ton clinique et non dénué d’humour n’est justement pas très « digne ».

  2. Je suis peut être à côté de la plaque, mais pour moi, ce qui fait que pour la société, une victime de viol DOIT être traumatisée, c’est le même phénomène que celui qui impose la tristesse visible après la mort d’un proche.
    Si tu continues à vivre, à prendre du plaisir, à rire, tu es suspect. Dans un cas, d’avoir menti, dans l’autre de ne pas aimer la personne décédée.

  3. Tout d’abord, je profite de ce commentaire pour souhaiter une longue vie à ton blog, j’ai vraiment hâte de le lire régulièrement ici ! Cela fait quelques mois que je suis tes publications et réflexions sur Twitter et tu m’as déjà fait prendre conscience de pas mal de choses sur le féminisme et les luttes à mener.

    Sur le sujet de la victime digne que tu évoques dans ce billet, je te remercie d’avoir pris le temps d’avoir cette approche de décryptage ouvert à tous, y compris aux profanes dont je fais partie. Les mécanismes que tu mets en lumière sont totalement pertinents et me semblent malheureusement généralisables, au deuil comme l’évoque Lune, et plus généralement tout un ensemble de situations dans lesquelles un/une personne ne donne pas à la société la réaction qui validerait le comportement majoritaire.

    En quelque sorte, on pourrait voir dans le schéma de la victime digne le mécanisme auto-protecteur d’une société qui préfère maintenir les pratiques actuelles (en faisant en sorte que ceux/celles qui en ont été victimes finissent par s’auto-exclure de la société) plutôt que d’accepter de se remettre en question.
    Et à ce titre, une démarche comme la tienne est tout à fait salutaire pour avoir une chance de faire – enfin – bouger les choses, en permettant aux victimes de continuer à profiter de la vie et de ne pas subir de double ou triple peine d’une part, et en contribuant à une force d’évolution sociale d’autre part.

  4. Je suis on ne peux plus d’accord avec ton commentaire et en particulier ce passage  » le mécanisme auto-protecteur d’une société qui préfère maintenir les pratiques actuelles (en faisant en sorte que ceux/celles qui en ont été victimes finissent par s’auto-exclure de la société) plutôt que d’accepter de se remettre en question. » Etre victime de viol (et globalement) rappel à la société qu’il y a eu un malaise. Nous sommes encouragés à nous taire ou si nous en parlons, à en parler d’une telle manière que nous ne remettons pas en questions finalement la violence dont nous avons été victime et donc la société en amont. C’est pourquoi je pense que celles qui voudraient en parler, l’exprimer devraient être encouragées à le faire, mais certainement pas comme la société le voudraient. Et je voudrais que les révoltées, les colériques, et celles qui vont bien, qu’on ne veut pas entendre puisse en parler, même si on devraient écouter toutes les victimes et anciennes victimes avant tout !

  5. Et je suis bien d’accord avec toi sur ce point également, c’est en libérant toutes les paroles que la prise de conscience progressera et que le rejet systématique de toute remise en question cessera !

    Après y avoir repensé, je me demande si ce mécanisme d’autoprotection par le rejet n’est pas exactement celui qui est à l’œuvre chez les opposants du mariage pour tous : l’homosexualité restant pour cette frange de la société (pas si minoritaire hélas) un écart à ce qu’elle accepte, il ne faudrait surtout pas lui permettre d’être aussi visible et plus généralement aussi bien vécue que l’hétérosexualité.
    Ainsi, la création de dispositions intermédiaires comme le PACS, ne donnant qu’une illusion d’égalités de droits, relèverait en fait d’un processus de rejet déguisé, d’appel à l’auto-exclusion dans un régime juridique spécial, hors de la « norme sociale ».
    D’où l’importance de rien lâcher sur la stricte égalité des droits et des dispositifs (y compris dans leur nom) entre les couples homo et les couples hétéro.

  6. J’ai lu ton article le jour de sa publication mais je ne commente qu’aujourd’hui parce qu’il m’a fait l’effet d’une claque et qu’il a donc fallu que je prenne un peu de recul.
    En effet, je me considère comme sensibilisée au sexisme latent de la société, et pourtant je découvre que j’en ai intériorisé les principes en pensant qu’une femme violée restait victime, que ça restait « en elle » comme un parasite (je ne sais pas si je suis très claire).

    Grâce à ton texte, je découvre que non seulement ce n’est pas le cas mais qu’en plus il faut que je creuse encore plus profond pour déterrer ces foutues racines de la rape culture…
    Merci de m’avoir ouvert les yeux!

  7. Merci pour cet article qui a éclairci le terme Rape Culture dans mon esprit.

    On peut aussi noter un phénomène auquel j’ai assisté, souvent chez les amis du violeur et d’autant plus quand ce dernier a violé une personne faisant partie du même cercle d’amis (et désormais ostracisée) : « mais elle voit un psy, pas lui… c’est que c’est elle qui a un soucis psychologique. »

    Assez paradoxalement, si on attend effectivement de la victime qu’elle voit un psychologue pour surpasser son trauma (occultant ainsi la diversité des manières qu’a une victime de gérer l’après de l’agression), on utilise aussi ce même mécanisme contre la victime, souvent pour occulter la responsabilité du violeur (vu qu’elle est folle, évidemment, si elle voit un psychothérapeute). Je crois que cette phrase est celle que j’ai le plus entendu dans ces cas, avec le fameux « elle l’avait cherché, regarde comment elle s’habille. »
    Je ne rajouterai rien, vu que les commentaires au dessus ont, en gros, évoqué tout ce qui me venait à l’esprit en lisant.
    Je profite aussi de cet espace pour exprimer mon regret personnel. Il semble que nous nous soyons parfois accroché sur Twitter (jamais méchamment, mais sur des points de désaccord) et du coup je me retrouve incapable de suivre tes Tweets qui sont souvent intéressants, même si parfois je ne peux m’empêcher d’ouvrir ma grande bouche… et à tort aussi, des fois.
    Je continuerai à suivre ce blog, en tous cas.

  8. Je te conseille Un merveilleux malheur, de Boris Cyrulnik. Il évoque, entre autres, la suspicion que provoquent les victimes, l’impossibilité pour elles de s’exprimer dans une société qui à la fois nie l’horreur d’un crime et cherche à le faire correspondre à un cliché rassurant, et plein d’autres choses qu’il explique bien mieux que moi.

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