Virginie Despentes

D’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours lu.

A 5 ans, je savais lire. Arrivée au CP, je m’ennuyais fermement. Je dévorais mes livres de cours ou passais plus de temps à bavarder qu’à écouter, au grand dam des mes professeurs.
Car avant de rentrer dans le monde des idées, il me fallait deviner le sens caché des mots. Je n’ai pas souvenir de longues heures à tenter de deviner ce que je voyais sous mes yeux. Lire me parut très vite évident et intuitif. Gamine, j’ai passé de nombreux moments à m’immerger dans tout ce qui me tombait sous la main et contenait des mots. Prospectus, magazines, vieux romans de gare, publicités, peu importe. Je lisais tout. J’avais une soif insatiable de mots, d’univers – surtout d’univers – de quelque chose dans lequel me plonger, m’échapper, m’enfuir. Tout excitait mon imagination et chaque morceau de papier emplissait ma tête.
Je n’ai pas tenu de journaux intimes comme beaucoup d’adolescents. L’acte d’écriture est venu très tard, vers les 15 ans.
Mes premiers écrits tournaient autour de nouvelles. Je m’installais devant un ordinateur, le mien ou celui de mon lycée et j’écrivais tout ce qui me passait par la tête.
A cette époque, je lisais toujours tout ce qui me tombait sous la main. J’avais la carte de la médiathèque juste en face de mon lycée et c’était à mes yeux un puits sans fond de trésors incroyables. Outre les bandes dessinées, les magazines, mon esprit se perdait fréquemment dans les rayons de science fiction, de romans classiques, de livres de fantasy. Je suis devenue adolescente et mes pas m’ont portée vers le rayon musique de la médiathèque.
Je ne sais pas si les livres m’avaient donné envie d’écrire. Même encore aujourd’hui, je lis un livre pour m’immerger, m’éloigner, pas vraiment pour trouver une ressource nécessaire afin de créer. La musique a eu un impact complètement différent là dessus.

Il y avait cet album perdu dans un des bacs. Je me souviens de la pochette rouge-orangé avec une bande ocre, grise. Dessus : The Fragile. L’artiste : Nine Inch Nails. Inconnu au bataillon pour l’ado que j’étais qui n’avais pas vraiment accès à Internet. J’étais une adolescente très recluse sur moi-même. Peu d’amis véritables à part O. qui était mon opposée sur pas mal de points mais adorait lire comme moi.
J’ai emprunté le CD, je l’ai ramené chez moi, j’ai écouté. J’ai eu un choc. J’ai toujours ce choc en moi. Pendant longtemps, je ne savais même pas comment exprimer ce que je ressentais. La musique avait remplit mon cerveau, j’étais devenu émotion brute. C’était la folie. Ca s’appelait Nine Inch Nails et pour moi c’était le meilleur truc au monde.
Par la suite, j’ai continué à écouter tout ce que je trouvais mais surtout du rock, de l’électro, de l’industriel. J’adorais cette énergie, cette violence dingue. Elle me donnait envie de frapper, de faire sortir mes tripes à l’extérieur de mon ventre. La musique a toujours eu cet effet là depuis ; à créer des formes, des couleurs et un mélange d’émotions brutes dans mon crâne. Il fallait donc que je fasse quelque chose de tout ce matériau, tout ce magma émotionnel, il fallait que j’en fasse un truc. C’était viscéral. Il fallait que j’écrive.
Écrire sous musique, c’était comme écrire sous drogue. L’inspiration me frappait à la gueule. J’écrivais surtout des nouvelles qui parlait d’art, de mort, de sexualité. Surtout de sexualité. Parfois c’était tellement abstrait que ça n’avait ni queue ni tête et j’en ai le souvenir de quelque chose qui était juste chaud et rouge dans ma tête

Tous mes textes devaient être la transcription écrite des groupes que j’écoutais. Tout faisait sens dans ma tête : les nouvelles devaient aller avec de la musique. Mes textes s’entrecoupaient de paroles de chansons, et surtout du Nine Inch Nails parce que c’était ma plus grande source d’inspiration mais aussi ma plus grande source d’émotions, de colère, de désespoir et de rage. A dire vrai, je n’allais pas très bien et je ne pense pas que la musique ni l’écriture ne me permettaient ou m’aient jamais permis de canaliser quoi que ça soit là dessus. Je crois que j’étais juste en transe, que je recherchais cette transe émotionnelle et que je la recherche toujours.
Ce qui est assez étrange c’est que je ne faisais pas de plan. Je sais que beaucoup d’écrivains en font pour leur roman et aujourd’hui, à l’heure où j’écris, j’en ai moi même un. Mais ado, ça ne me paraissait pas censé de faire ça. De toute façon j’avais trop d’idées, trop d’émotions à la seconde, tout était trop instinctif pour canaliser ce flux et même là, à l’heure actuelle, je sens bien mes mains qui s’agitent, ma pensée qui devient frénétique et le geste est quasi trop lent malgré ma rapidité pour tout ce superflus qui dégueule de ma tête.
J’avais un blog ado, un espèce de truc immonde dont j’aurais sûrement honte aujourd’hui comme j’ai vraiment honte de mes premières nouvelles que j’ai supprimé par la suite.
J’ai développé très vite cette tendance à détester mon travail. Trop médiocre, trop impulsif, trop émotionnel. Surtout émotionnel. Malgré des études littéraires, le nez fourré dans des classiques depuis mon enfance, je ne supporte pas ce style que j’ai. A la fois pétri de tournures de phrases ampoulées et je ne sais combien d’effets de style chiants et pénible à la lire et à la fois tellement oral – chose qu’on me reproche assez. Et puis je fais quantités de fautes, je suis foutrement incapable de cerner de suite les détails : là aussi, ma pensée va trop vite pour le geste, alors je trébuche, je dégringole et je vomis les phrases.

Vers 22 ans, j’ai repris l’écriture que j’avais abandonné pendant un temps. Je me suis essayée à des articles de blogs, de ceux qu’on trouve ici. Les choses n’ont pas changé, je déteste toujours autant mon travail et finit toujours par supprimer ce que je fais.
Il y deux ans, j’ai publié ce texte . Écrit quasi d’un seul jet, écriture automatique ultra violente, sous l’effet du traumatisme de ce mec qui se branlait à côté de moi, de la peur, de la rage, de tout un tas de trucs qui grouillaient sous mon front à cet moment précis. J’ai bien vu que ce texte avait eu un écho incroyable mais aussi quelques crétins haineux qui pensent que je m’invente une vie via un blog.
Je ne sais pas pourquoi les gens recherchent la gloire, la célébrité mais ça ne m’attire pas vraiment. Être le porte parole d’une cause, c’est trop pour moi. Surtout qu’à ce moment là, j’aurais du penser à moi et me soigner, et pas franchement monter aux barricades. Mais bon, je ne réalisais pas du tout qu’à ce moment précis je me jetais bêtement dans la mêlée malgré moi. Évidement, ça ne m’a pas franchement aidée à aller mieux, peut-être juste à y voir plus clair et me donner des envies de me tirer une balle sur ma propre condition de meuf.
Mon inspiration a toujours été très sélective. Comme je suis complètement influencée par la musique que j’écoute, ce qui en ressort n’aura pas la même sonorité selon Dépêche Mode ou Nine Inch Nails. Mes goûts en matières de musique n’ont pas vraiment évolué depuis l’adolescence même si je porte moins de clous sur mes fringues. Au final, c’est toujours un peu rock dans ma tête.
J’ai aussi ce gros défaut d’extraverti qui est de penser au regard d’autrui : pour qui j’écris ? Comment va-t-on réceptionner ce que j’écris ? A qui je m’adresse ? Et si je blesse quelqu’un parce que ma tournure est imparfaite ?
Au final, je n’écrivais plus pour moi et c’était dommage parce que je devais – et je devrais – un peu m’en foutre de ce que les autres pensent. Peut être qu’on est dans cette dualité complexe en tant qu’auteur ou artiste, devoir jongler entre son avis et celui des autres, trouver un bon équilibre, marcher sur le fil.
J’essaye de m’absoudre de ce regard. J’ai cessé d’écrire en musique pour cet article – ou ce truc, je sais pas trop ce que c’est – pour faire simple, me recentrer sur moi même. Trent Reznor, je t’aime, mais tu me fiches sacrément le cerveau en pagaille en général.

Y a quelques jours, j’ai rencontré Virginie Despentes. J’avais chaud, froid, j’étais anxieuse, paniquée. Virginie Despentes, c’est un peu ma mère spirituelle. C’est ma claque féministe d’adolescente. Dans cette existence souvent terne et pénible, une meuf nous disait qu’on pouvait se battre et s’en sortir sur le viol, le sexe, la condition féminine.
Je me rends à la dédicace pour son nouveau livre. Elle arrive sur l’estrade et elle est comme je l’avais imaginée, un peu introvertie et en même temps drôle. Pas du tout rentre-dedans comme on peut le penser à la lecture de « King Kong Theory » mais tout en radicalité et en nuance en même temps. Un truc que j’apprécie parce que peut-être, j’essaye moi aussi d’avoir la même attitude. L’ambiance est décontractée, les gens posent des questions. Elle parle de son rapport aux séries et combien elle aime ça. La séance se clôture, je me dirige vers sa table pour faire signer « King Kong Theory ». Je lui demande si elle se souvient de mon article « Tu Seras Violée Meuf », parce que je sais qu’elle l’avait lu et m’avait écrit quelque chose à ce propos. Et là, contre toute attente, elle me dit que oui. Elle me demande si je suis bien l’auteure de ce texte. Je sens mes oreilles qui chauffent d’admiration et j’ai envie de me cacher sous terre pendant cinq minutes. On échange quelques mots, et puis elle signe mon livre avec un truc trop personnel pour que je veuille le partager. Mais surtout elle me dit ces mots : continuez d’écrire.

J’ai suivi ses conseils et j’ai reprit l’écriture. Honnêtement : j’en chie. Ça fait quelques semaines que je tente d’écrire une fan fiction d’Harry Potter et rien que cet exercice me paraît abominable. Je vais avoir sûrement pas mal de travail sur la table si je veux m’améliorer. Je sais que je dois me débarrasser de l’influence d’autrui et écrire pour moi même, chose qui est sûrement la plus dure quand on veut être auteure. Je le sais parce que je suis fan de certains écrits et je voudrais aussi que certains personnages soient de telle ou telle manière mais je me retrouve dans cette position où j’invente, je crée et surtout je raconte.
Il va aussi falloir que je me trouve un style, ou que je réfléchisse à ce qu’est cette notion de style. Quelle est son importance, est-ce qu’un style existe vraiment ? J’ai l’impression d’être en constante évolution alors c’est difficile de me poser déjà personnellement, de ne pas passer d’un point A à B dans la vie de tous les jours – sur des sujets de conversations, dans mes actes, dans mes idées – donc rester sur un style… Peut-être y a-t-il des auteurs sans style ?
J’aimerai trouver un cadre aussi. Même si je voudrai essayer d’être dans un espace avec le moins de choses qui me transpercent, je trouve qu’un bon cadre c’est important. Écrire me paraît toujours expérimental comme au premier jour. Je n’ai jamais écrit qu’en solitaire sur des bureaux, des tables qui ne me convenaient pas vraiment.
Enfin j’aimerai cesser l’exagération verbale. Je me rends compte que les mots m’échappent vite, que j’en rajoute, que la phrase s’alourdit. Je cherche vite le meilleur mot, au lieu de placer le « bon mot ». Disons que c’est encore quelque chose lié à mes études littéraires, sauf que je me rends bien compte que l’essentiel est d’être comprise, d’avoir dit quelque chose, d’avoir été entendue, comprise ou tout ce que je voudrai faire passer, entendre. Quand je me relis, je me dis « mais bordel, tu en rajoute des caisses ! ». Là dessus, il faudrait peut être que je place les bons mots au bon moment. De toutes façons, j’ai toujours cette manie d’utiliser les mots comme des coups de fouets dans la tronche des gens bon gré ou malgré. Je ne pense pas que je vais me défaire de cette habitude si vite. On dira que c’est mon style, dans la vie comme sur le papier, d’exploser à la face du monde.

Lors de la rencontre avec Virginie Despentes, elle a dit qu’elle aimait beaucoup le format série. Qu’elle trouvait – si je me souviens bien – que les séries sont le nouveau cinéma, qu’elle a adoré True Detective. Ca tombe bien, moi aussi. Ca m’a fait un bien fou d’entendre ça. J’ai mis longtemps à accepter que je regardais les séries parce que c’était un objet populaire et que, qui dit populaire, dit moindre, inférieur et tous les stéréotypes qu’on colle à la culture populaire dans sa plus large définition. Aujourd’hui j’en regarde, c’est un de mes loisirs principaux et c’est devenu complètement relié à mon écriture. Ado c’était la musique et sûrement que celle-ci le sera encore un peu, que je ne vais pas me défaire de cette vieille manie d’écrire en musique, d’avoir l’impression que mes mots ne sont que le martèlement, la cadence et le rythme de tout ce rock, cette musique industrielle que j’écoute sans cesse.
Les séries m’inspirent parce que je m’y projette, m’y reconnais. Parce qu’elles sont éloignées du réel et à la fois proche de moi. Parce qu’elles me parlent, et me disent quelque chose sur moi-même, sur autrui, sur le monde qui m’entoure, sur ce que je ressens, sur qui je pourrais être et ce que je peux faire.

Et ce flot d’inspirations, la musique, les sons, les images, les odeurs et les couleurs que tout cet ensemble me provoque, tout ceci me donne envie d’écrire. Ou du moins une énergie nécessaire pour jeter les choses hors de moi, pour les exploser quelque part et qu’elles évitent de grouiller bêtement dans ma tête.
Autant en faire profiter autrui. Et merci Virginie Despentes.

[ Trigger warning ] Tu seras violée meuf.

D’abord, il y a eu les coups et les humiliations. Ça a duré longtemps, ce fut très long. Il y a eu les tribunaux et la première fois : la peur de mourir après l’étranglement. Les étoiles qui dansent et le ciel qui devient jaune. Il a fallut plusieurs années pour que je me révolte. Il me disait qu’il allait me frapper, je me révoltais et lui rétorquais de le faire. La violence a été mon lot quotidien pendant 10 ans. Un cauchemars sans fin. Une violence sexiste, misogyne, patriarcale : celle d’un père envers sa fille comme des milliers de gosses battus et humiliés qui l’auront sûrement cherché. De l’humiliation sur mon corps, mon esprit. Jamais bien, jamais parfaite. Parce qu’une petite fille, puis une ado’, puis une femme. Tu l’a cherché. Ensuite il y a eu la première fois, le viol. J’ai fermé les yeux et je lui ai dis d’arrêter. Il m’a dit « il faut bien que je me vide les couilles ». Je n’ai rien dis de plus. Il fallait bien qu’il se vide les couilles. Il faut bien qu’ils se vident les couilles. Je me suis juste demandé si ça avait lieu le lendemain matin. J’ai classé l’affaire : j’avais déjà connu la violence, ça ne pouvait pas se reproduire. La peur de mourir, elle avait pointé. Mais si sommairement, que je n’y avais pas cru. De toutes manières, je l’avais sûrement cherché. Et puis il y a eu la tentative de viol. La peur du viol a jaillit, m’a frappé au visage. Il m’a fallut sortir de moi pour lui dire « mais tu vas pas me violer quand même ?! » quand je lui ai dis d’arrêter d’essayer de m’arracher mon pantalon. La peur du viol, peur de mourir. Un jour, il m’a dit « tu m’a alpagué chez toi, c’est pas pour rien ! » pour se dédouaner de son comportement. C’est vrai, je l’avais invité chez moi. Alors, je l’avais sûrement cherché. Entre temps il y avait le harcèlement. Les insultes. Les regards . Tu baises, tu suces, tu vas où, tu fais quoi. Tu lèches hein ? Salope, pute, pétasse, connasse, salope, salope, salope. Tu fais ta mijaurée mais avec ma queue dans la bouche, tu diras plus rien. Sale gothique, t’es bien chaudasse là. Bouffonne. T’es bonne. Salope. Quotidiennement, régulièrement, constamment. Matin, midi, soir. En jupe, pantalon, short. Baskets, New Rock, pieds nus. Mais je devais à nouveau le chercher.

En tant que féministe, on parle beaucoup du viol, du harcèlement, des agressions. De ce pouvoir, ce privilège masculin. On le théorise, on lit des écrit de grandes féministes, on en écrit nous même. On se dispute sur la forme parfois. Mais toujours on y revient : le viol, il est là, omniprésent et il nous tient en joue. Ils peuvent presser la détente et on peut crever en un instant. On doit se battre, l’évincer, l’éventrer, lui donner un énorme coup de New Rock ou d’un bon bouquin dans la figure. Renverser la violence, se soutenir, s’armer, se défendre, parler, faire des espaces safe, extérioriser. Balancer cette peur loin. Et puis, ça arrive. Et on est pas prête.

Ce soir là, je devais partir en voyage scolaire. Un voyage prévu depuis un mois et demi. J’avais validé mon semestre. J’étais aimée. Pas de conflits, pas d’ennuis. Tout allait bien. J’allais découvrir une nouvelle culture et tout irait à merveille. Il a surgit de nul part alors que je cherchais à faire une photo de mon sac de voyage pour Instagram. J’ai sursauté très faiblement car il faisait nuit et qu’il avait une allure suspecte. Mais mon cerveau a rationalisé subitement mon instinct qui me disait que ce type, avec son écharpe sur le visage et son bonnet sur la tête, était louche. Il m’a dit « pardon, je voudrais voir les horaires ». Je me suis assise sur le banc, et j’ai pianoté machinalement sur mon portable. Je ne sais pas pourquoi j’ai levé la tête. Je trouvais qu’il était trop proche. Mes yeux sont tombé sur sa queue qu’il branlait frénétiquement, sauvagement. Entre le moment où il m’avait demandé de me pousser du panneau et où je m’étais assise, tout était allé si vite. Mon cerveau a soudain basculé dans un monde de terreur que je ne pensais pas revivre. Je me suis levée d’un bond, incapable de réfléchir, j’ai hurlé. Hurlé comme une bête et courus vers le passage piéton pendant qu’il s’enfuyait dans les bois. Je me suis mise à pleurer, haleter. Des étudiantEs sont arrivéEs vers moi, j’ai touché le bras de l’une d’elle que je connaissais pour être une camarade de classe en bégayant. Incapable de parler. Incapable de raisonner. La peur du viol avait jaillit soudainement, à nouveau. La peur de crever. Quand mes yeux étaient tombées sur son sexe qu’il branlait comme un porc juste à côté de moi, j’ai pensé « il va t’éjaculer à la gueule, te l’a fourrer dans la bouche » puis « ta vas crever. Encore ».

Tu vas crever.

Tu vas crever parce que même si on se remet d’un viol, tu en as marre. Ta vie toute entière a été faite d’une telle violence, telle haine de ton genre, de ton sexe, tel pouvoir de domination machiste qu’il va juste te détruire intérieurement et cette fois-ci, tu ne pourras plus t’en remettre. Tu sais ce qu’ont été les coups, tu as passé tes 22 ans à affronter la peur de crever. Tu es devenue féministe et tu t’es emplit de soif de justice, de colère face à ta condition de meuf qui fait de toi un trou juste bon à humilier, frapper, blesser, violer. Tu as théorisé cette condition, cette violence. Tu t’es battu, tu as trouvé des comparses et des compagnons de routes, des alliéEs de tout genre, sexe. On t’a aimé, apprécié. On t’a fait comprendre que non, tu n’étais pas responsable de ça, que non, tu ne l’avais pas cherché. Que tu méritais le bonheur. Que tu n’étais pas responsable de ce système. Mais en fait, tu n’étais pas prête à ça. La peur débordante, dégueulante qui t’envahit comme un serpent, une explosion, ton cerveau qui fait boum soudainement. Boum. Boum. BOUM. Incontrôlable, ingérable, terrifiante, un sentiment de pur terreur, panique. La trouille intense, là. Soudainement, tes livres et toutes tes armes féministes, tout ton savoir sont tombée à terre. Tu es nue mentalement parce qu’un type se branle à côté de toi, t’impose la vision de son sexe dégueulasse, de sa jouissance de merde. Dans un instant, il giclera sur ta gueule et tu pourras aller jeter ton féminisme aux chiottes parce qu’il ne t’auras servit à rien face à cette peur qu’ils sont capable de dominer, jouer avec toi, tes nerfs, ta conditions. A cet instant, je les entends tous jouir sur nos visage, tout ces machistes, ces misogynes, ces terroristes des meufs, des femmes et nous dire : nous avons un sexe, nous avons le pouvoir et vous n’y pouvez et pourrez rien. JAMAIS. Il y a eu les tremblements et les tremblements sont toujours là. La culpabilité terrible. Je ne suis pas quelqu’une qui se morfond sur moi même, je refuse d’être une victime, je refuse l’échec, je refuse l’injustice. Pour mes comparses mais encore moins pour moi. Je m’auto discipline, j’y arriverais, je vaincrais. Je compatis mieux à la douleur d’autrui qu’à la mienne. C’est comme ça, on survit comme on peut. Je me suis toujours dis « si ça reproduit, je le tue / lui donne un énorme coup dans les couilles ». Depuis ma première agression, je porte constamment des New Rock et ce n’es pas uniquement pour faire joli. Je porte aussi une armada de bagues épaisses. Ca peut faire mal dans les mâchoires. Je sors armée. Je m’estime armée. Je me croyais armée comme Saint Marguerite terrassant le dragon. Je n’ai pas été fichu de me défendre. J’aurais du lui donner un coup dans les couilles, les genoux. Hurler autre chose que ce cri quasi animal et humiliant. J’ai agis comme une bête qu’on agresse et aujourd’hui encore, j’agis comme une victime. Je flippe dès que je regarde ce banc de bus, dès que je dois entrer chez moi. Je me dis « mais pourquoi tu fais tout plat d’un mec qui s’est branlé à côté de toi ? Des milliers de meufs vivent ça et en font pas tout un plat ». Je m’en veux d’aller mal. Je m’en veux d’avoir ce bruit de fond dans ma tête. Quoi que je fasse, j’ai cette image dans la crâne. Avant, quand un mec me harcelait dans la rue, je gueulais des insanités compréhensible, je repoussais la peur du viol. Je n’ai pas été foutu de l’a repousser ce soir là que par ce cri, mon cœur qui explose, l’incapacité soudaine de parler correctement sans bégayer pendant 20mn.

Alors, je suis en colère. Soudainement tout explose dans mon crâne et la colère rejaillit. J’ai cherché du soutien sur twitter et un abruti m’a fait du slut shaming dégueulasse. Je savais que ça arriverais. Parce qu’il parait qu’on le cherche. Que j’ai pas fermé ma gueule, pas agit en victime digne. Ai cherché un peu de chaleur humaine sur un réseau sociale où était réunis des alliéEs, des amiEs. Pardon, vraiment, d’avoir voulu me réfugier quelque part où un mec ne se quasi branle pas sur votre gueule. Je suis en colère parce que j’ai été élevé dans une société qui m’a dit qu’en tant que meuf, je serais violée. Que ca sera inévitable. Ma faute. Et que je ne pourrais jamais rien y faire. Je suis en colère parce que ma vie entière n’a été qu’une succession de violences, un torrent de haine à mon égard, de domination, de coups, d’insultes, de paroles. Et que je ne connais pas la normalité, les jours heureux et sans peur. Je suis en colère parce que dans mes cauchemars, je suis encerclée de zombies, de monstres et je dois fuir, sans armes, ni personnes et qu’ils sont là, qu’ils peuvent me détruire, me dévorer et que je peux devenir morte vivante à mon tour. Je suis en colère parce qu’on vient me dire que je généralise alors qu’aucun mec ne connaîtra jamais notre peur, notre terreur d’être violée, touchée, giflée parce qu’une meuf, parce qu’inférieur, parce qu’elle l’a cherché, parce que c’est qu’une claque, parce qu’elle avait qu’à dire non, parce que sa jupe, parce que c’est comme ça. C’est normal, un type se branle à côté de toi et tu en fais un plat. Et un type qui se branle et est à deux doigts de jouir sur ta face et ton consentement, c’est normal, ou juste un cas isolé, des milliers de cas isolés tout les jours, à toutes les heures. Des types qui emmerdent ton avis, ta voix et te disent qu’ils ont une queue alors ils auront le pouvoir. Je suis en colère parce que notre chatte, notre genre féminin ne nous arme pas et nous rend petite, faible et qu’on leur apprit à se servir de leur bite comme d’une arme pour détruire au lieu d’un truc de plaisir et que le consentement est surfait et pas ou peu évoqué. Parce qu’on leur a dit à tous qu’ils seraient des princes, des rois du patriarcat et qu’ils pourraient jouir le jour, la nuit sur nos gueule, nos corps et que notre conditions de meuf est faite pour ça. Je suis en colère contre tout ce système, mon ventre déborde d’un feu que je voudrais hurler mais parce que je sais déjà qu’ils vont venir comme des loups se plaindre qu’ils ne sont pas tous comme ça, qu’ils ne violent pas, n’agressent pas, qu’ils ne sont pas privilégiés, que c’est faux, que le patriarcat n’existe pas, que ce sont eux les vrais victimes, que j’abuse un peu, que je mélange un peu, parle sous le coup de l’émotion. Je les vois venir me dire que j’affabule, faire leurs victimes outrés, dire que l’agression m’aveugle, que je ne suis pas rationnelle, que je dois fermer ma gueule parce que je suis trop agressive, sauvage, colérique, violente. Parce que je réclame une justice et que je ne veux plus voir ni entendre des histoires de mecs qui se branlent sur nous en s’en fichant éperdument de notre consentement, que je dessers la cause, que c’était rien, que c’était un cas isolé. Toujours les mêmes merdes en refrain des types qui vont préférer justifier le patriarcat plutôt que défendre celles sur qui on s’astique sauvagement sans en avoir rien à foutre si on est d’accord ou non.

Et moi, je voudrais juste faire exploser cette bulle sourde de colère et de « pourquoi ? » Pourquoi tu te branles à côté de moi, pourquoi putain, POURQUOI?! Mais qu’est ce qui se passe dans ta tête pour te dire que tu vas humilier, faire peur, foutre en insécurité totale une meuf, un soir, tard, où il n’y a personne ? Alors je vais reprendre mes armes, remettre mes New Rock, continuer à lire et m’armer, parler, théoriser, discuter, argumenter, m’échauffer sur des désaccords. Etre encore plus forte, plus révoltée, plus déterminée à donner d’énormes coups de pieds dans les idoles du patriarcat. Jusqu’à ce que cette peur du viol, de la mort s’éloigne. Et jusqu’au prochain qui me rappellera que je ne suis qu’une meuf et que je n’aurais jamais le privilège de la sécurité, de la liberté, du bonheur tant que le patriarcat sera sur pieds et bien portant.