Ghost in the Shell – "Où vais-je aller ?! Je me le demande"

Je ne sais pas comment j’ai pu rester aussi longtemps sans voir ce bijou d’animation qu’est Ghost in the Shell. Mais samedi soir, je me suis lancée et je n’ai pas vraiment regretté. Pour une curieuse de science fiction et de monde imaginaire comme moi, je n’ai forcément pas été déçue.

Ghost in The Shell I.

Ghost in the Shell intervient dans un monde cyber punk où les humains sont devenus cyborg. Leur cerveau contient un Ghost, un réceptacle d’informations cybernétique, connecté à un réseau commun. Le Ghost est alors une forme d’âme qui différencie humain de cyborg, bien que plusieurs humains possèdent un Ghost sans avoir un corps pour autant biomécanique. Le Ghost peut être amélioré, changé, effacé, développé. On se demande dès lors ce qui est réel de ce qui ne l’est plus, où commence et où s’arrête sa réalité. Du moins, c’est une question qui n’a cessé de me tarauder durant tout le film.
Dans ce premier film, l’héroïne principale, Motoko Kusanagi fait partie de la section d’élite. Mokoto, accompagnée de Batou tente de trouver le Puppet Master, ce qu’ils pensent être un cyborg comme eux et qui prend le contrôle du Réseau Central où interagissent toutes les données entrant dans les Ghost. Mais ce qu’ils pensent être un cyborg se révèle une vie artificielle (AI) née des données échangées dans le réseau central. Dès lors, cette AI ne souhaite cependant pas se reproduire comme un virus mais bien entrer dans le corps d’un cyborg, afin d’incarner une nouvelle forme de vie, d’être en symbiose avec…

Le film pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses mais ce n’est pas quelque chose qui m’a gênée : j’aime bien qu’on me laisse trouver mes propres réponses. L’une de mes questions a sans doute renvoyé à une angoisse personnelle : qu’est ce qui nous lie encore avec l’humanité quand même notre cerveau est bionique et inter connecté quasi constamment ? Quand vos yeux, vos mains, vos bras sont interchangeables dans l’heure ? Mokoto est à mes yeux fascinante et terrifiante. Fascinante parce qu’elle incarne un personnage féminin fort, qui n’hésite pas à mélanger son Ghost avec l’IA qu’incarne le puppet master afin de créer un tout, un « autre » au-delà du cyborg et de l’humain. Mais terrifiante car elle semble au-delà de moi, de nous, de nos sentiments. Et d’ailleurs ces sentiments, sont-il vrais ? Ne sont-il pas un autre produit de données qu’on aurait injecté dans notre Ghost ? Mokoto est une némésis personnelle : le désir d’hyper rationalisation, effacer les derniers traces d’humanité, de réalité avec l’union du Puppet Master. Ne plus rien ressentir, être au-delà de soi, se mêler à un grand tout.
Le cyborg est cet Autre vers lequel la société tend mais contre lequel nous sommes terrifiés, embourbés dans une idée de corps « naturel » et identifiable à tout prix. Le cyborg est ce freak , ce queer délicieux auquel on rêve mais qui pourtant me chagrine un brin ici : que reste-t-il vraiment de nos émotions dans cet amas de câble, de surpuissance ? Fascination et inquiétude à la fois : la jouissance de ne plus rien ressentir d’identifiable.

Le personnage du Puppet Master m’a interpellée lui aussi, Un corps féminin cis genre, des organes génitaux féminin mais un visage plutôt androgyne, presque angélique. Il m’a évoqué un de ces ange queer, bizarre, ni masculin, ni féminin. Sa voix sonne pourtant comme une voix masculine : alors qui est-il ? Il n’est ni humain, ni cis genre, ni trans genre, ni trans bionic, ni cis organique, il semble par dessus tout. Il est d’ailleurs intéressant parce qu’il s’incarne en Mokoto qui est une femme cis genre (cis bionique ?) pour former cet autre qui inquiète mais me rassure pourtant parce qu’il ne dégage pas quelque chose de malfaisant.
Plusieurs scènes sont vraiment intéressantes. Dans l’une d’elles notamment, Mokoto part faire de la plongée mais Batou s’inquiète vite : n’a-t-elle pas peur de tomber en panne ? Juste avant de remonter à la surface, un double refletté par l’eau apparaît à Mokoto. On revient encore à cette question de l’autre, du soi (sans T), de ce Ghost qui se lie à la conscience. La conversation qui s’ensuit avec Batou est intéressante alors parce que les deux cyborgs évoquent leur condition : après tout, même un corps cybernétique n’empêche pas de rêver.

Au niveau des rôles de genre, Mokoto est l’élément féminin central. Elle est plusieurs fois présentée nue lorsqu’elle utilise son camouflage ou lorsqu’elle interagit avec le Pupper Master. Je ne sais pas si l’on peut réellement contester cet aspect d’une héroïne forte sans cesse ramenée à son corps nue. Parce que Mokoto, et finalement chaque personnage semble s’étendre au-delà du genre et de l’humanité toute entière, mais aussi parce que le corps de Mokoto n’est plus un corps en soi : tout juste une enveloppe charnelle rectifiable, transformable, jetable, comme les pièces d’une machine. Le corps n’est qu’un prétexte à interagir avec autrui dans des codes sociaux humains convenable : j’ai un corps donc je peux interagir ? Mokoto doute d’ailleurs plusieurs fois de son humanité, on doute avec elle. Finalement, on se dit de manière un peu idéaliste que douter, c’est peut-être encore le signe d’une trace d’humanité par la remise en question de soi.

Ghost in the shell II – Innocence.

Ghost in the Shell II se passe quelques années plus tard, après les événements du Pupper Master et de la symbiose avec Mokoto. Le major Mokoto a depuis disparu et l’histoire se concentre sur Batou, l’acolyte de cette dernière. Batou est accompagné de l’humain Togusa et enquête sur des gynoides, des robots destinées aux plaisirs sexuels, enfreignant sciemment les lois de la robotique d’Assimov en agressant des humains avant de se suicider.

Techniquement, GITS est d’une beauté à couper le souffle. Je suis restée comme une gamine devant l’évolution des graphismes, de l’animation. 9 ans ont passé depuis le 1er volet et ça se ressent bien.
J’ai sincèrement regretté que l’histoire ne se concentre plus sur Mokoto mais Batou est un personnage masculin intéressant. De prime abord, je l’ai trouvé trop froid, trop viril, trop « humain ». Mais il y a une scène qui est venue chambouler tout mes a priori et qui semble avoir plu à pas mal de fans, c’est la relation de Batou avec son chien. Un véritable chien, sans composantes mécaniques, sans circuits imprimés, sans fils. Dans ce monde cybernétique, le chien de Batou semble être ce qui le relie encore à une part d’humanisme, une forme de « je ressens donc je suis ». J’ai compris après que, comme Mokoto, lui aussi avait peur de perdre son humanité et que le chien incarne ainsi l’affection véritable, sans détour, non programmé d’un être vivant et bienveillant.
Batou a un visage qui transpire l’affection et la peine qu’il a d’avoir perdu Mokoto dans le grand Réseau d’Informations. On sentait déjà dans le 1er volet quelque chose de troublant, de bienveillant à l’égard du Major Mokoto. Ce n’était pas quelque chose d’oppressant ni le rôle d’un preux chevalier masculin qui vient aider une jeune femme en détresse, plutôt un rapport pudique. Mokoto n’est malheureusement plus là et est simplement évoquée sous l’aspect d’un « ange gardien » pour Batou.

Le film fourmille de références littéraire, il y a là à boire et à manger pour qui le veut. On trouve du Confucius, du Asimov, du Villier de l’Isle-Adam , du Platon, du Descartes. Comment ne pas d’ailleurs évoquer Descartes dans son « je pense donc je suis » qui ici ne semble plus avoir son sens initiale : comment être certain d’être soi, son existence, sa constance quand chaque chose peut être une donnée programmée envoyée dans votre Ghost et donc créer de toutes pièces ? Ce second film n’apporte pas davantage de réponses, il questionne même beaucoup plus.
Une petite mention spéciale bien entendu à l’un des personnages nommé Haraway, en hommage à la cyber féministe Donna Haraway et son Cyborg Manifesto.

Je ne regrette donc vraiment pas d’avoir vu cette œuvre magistrale du cyber punk de l’animation japonaise et ne peux que la recommander. Ghost in the Shell représente vraiment une part importante de la culture populaire et à mon sens du cyber féminisme, interrogeant sur des questions d’identité, de genre et, finalement, d’humanité ?